Vient de sortir
Se laisser aimer, c’est aimer déjà de Claude Allione : Une lecture clinique et politique
Se laisser aimer, c’est aimer déjà de Claude Allione : Une lecture clinique et politique
Une lecture de Martine Fourré
Un roman entre autobiographie et clinique
Claude Allione, dans Se laisser aimer, c’est aimer déjà, nous plonge dans une dystopie ultra-moderne où les individus, isolés dans des tours aseptisées, vivent une existence déshumanisée, privée de désir et de filiation. À travers le personnage de Gilles, l’auteur interroge les errances de l’obsessionnalité, les filiations brisées, les enkystements et les illusions — dystopies ou utopies.
Ce roman résonne avec l’expérience clinique de Claude Allione à Solstices — un village thérapeutique cévenol pour jeunes en souffrance psychique — et s’inscrit dans la réalité des lieux de vie et d’accueil où j'exerçais à la même époque, non loin à Sauzet dans le Gard.
Se laisser aimer, c’est aimer déjà mêle habilement fiction et clinique, explorant les drames familiaux, les trous du réel, et les pièges des institutions, qu’elles soient thérapeutiques ou sociales.
Gilles, historien dans un monde où le désir est nié, incarne un homme perdu dans l'immobilité, mais paradoxalement désirant. Son parcours illustre comment l’obsessionnel, en acceptant de ne plus être l’objet comblant du désir de l’autre, peut rencontrer en lui-même la possibilité de l’amour— mais aussi comment un reste échappe à la symbolisation (ce qu’il ne dit pas à celle qu’il aime). Il peut alors aimer sa femme, ses enfants en acceptant de ne pas être tout à fait l’idéal objet de leur amour.
Clinique des filiations : l'auteur explore avec minutie les liens de filiation et d’affiliation qui structurent (ou déstructurent) ses personnages : les enfants de la dystopie grandissent dans des phalanstères, sans transmission des incertitudes et des manques nécessaires pour désirer — ce qui les condamne à répéter des rituels vides ; les adultes et les enfants de l'utopie s'engagent dans des drames familiaux (non-dits, conflits refoulés, rancœurs) qui animent l’intrigue, non sans rappeler les tragédies rencontrées dans la clinique, des lieux d'accueil et de soins.
Claude Allione oppose ainsi deux modèles de société Dystopie et utopie : deux institutions imaginaires en miroir
La dystopie : Une société de maîtrise et de déni, fondée sur la peur (épidémies, contrôle total) et la volonté de maîtrise absolue (discours scientiste + capitalisme consumériste), elle s'institue sur des signifiants-maîtres : « Sécurité », « Contrôle », « Transparence » — qui nient l’inconscient et le manque, et produit une désubjectivation généralisée (les sujets deviennent des ombres, sans désir).
L'utopie ambivalente de Koré : un espace de résistance où l’on réinvente les liens affectifs et la liberté — mais une liberté illusoire, car fondée sur l'amour oblatif et le déni du manque. Les signifiants-maîtres : « Communauté », « Amour partagé », « Transparence affective » — idéalisent les rapports humains et répliquent les logiques de domination de la dystopie avec la tyrannie des sentiments du plus fort. Une aliénation subtile (la jalousie, la violence des exigeances de l'Autre) révèle que Koré nie tout autant l’inconscient que la ville hypermoderne.
Sans le travail de son transitivisme paternel par celui qui institutionnalise et transmet les discours de liens sociaux, cette faille nécessaire aux certitudes, les fils construisent des tyrannies de signifiants où la jouissance est sans limite, qu'elles collent aux mots du père, ou s'y opposent.
Gilles renommé "Achille" à lors de son arrivée à Koré, souligne la vulnérabilité (le talon) et la force du héros — mais aussi son incapacité à assumer pleinement cette liberté de sa parole. Il incarne l’échec du transitivisme paternel dans ces sociétés sans transmission de l'interrogation de leurs discours fondateurs : ni la dystopie ni Koré ne transmettent le manque-à-savoir de l'imaginaire radical qui permet au fils de symboliser sa perte de "l'amour de la mère", de la Vérité toute que le sujet en aurait, et de s'en faire sujet de ses actes et de ses paroles..
Les sociétés (dystopique ou utopique) chancellent, car elles ignorent le manque et l’inconscient aux sources de tout discours du lien social (Cornélius Castoriadis) — et avec lui, la responsabilité des sujets dans la création de leurs liens socio-politiques.
Un roman à lire, pour le simple plaisir de se laisser emporter.
Se laisser aimer, c’est aimer déjà est une histoire qui touche en plein cœur. On y trouve l’émotion des rencontres, la douceur des mots, et cette question qui nous concerne tous : comment aimer, comment vivre, dans un monde qui nous éloigne les uns des autres ?
Un livre à découvrir sans attendre, pour le plaisir du récit, pour l’envie de réfléchir, et pour le bonheur de partager.
